ITALIE
L’ACCORD SCHENGEN BRIDE LA GENEROSITE ITALIENNE
Toutes les routes mènent à Rome... pour qui veut rejoindre Hambourg!
On rêve tous d’un week-end à Rome. Mais ce rêve peut tourner au
cauchemar. Rencontré un samedi soir à la gare « Roma Termini », Mehmet
vient d’être chassé du centre d’accueil de San Foca, dans la région de
Lecce, au sud de l’Italie. Comme ses 50 autres compagnons kurdes, il
craint de rester sans abri, pour une ou plusieurs nuits. Bredouillant
quelques mots d’anglais, il explique avoir quitté depuis quatre mois la
ville de Diyarbakir : sans cesse harcelé par les autorités turques, il
n’arrivait plus à faire tourner sa petite taverne... Arrive Dino
Frisullo, président de Senza Confine, une association caritative
s’occupant des réfugiés. De son portable, il harcèle plusieurs centres
d’hébergement, en vain. « C’est un comble. Avec tous ses hôtels, Rome
n’arrive même pas à loger quelques malheureux! » lâche-t-il, à bout de
patience. En Italie, les demandeurs d’asile ont le droit de séjourner
45 jours en centres d’accueil, en attendant que les autorités statuent
sur leur sort. Ils reçoivent alors une allocation journalière de 25 000
lires, environ 75 francs. Mais passé ce délai, ils sont obligés de
partir, et de se débrouiller sans aucune aide financière...
Ahmet Yaman est le président de ERNK Rome, le bureau italien du Front de
libération nationale du Kurdistan. Il s’insurge contre le départ en
masse de ses compatriotes et accuse la police turque d’encourager ce
trafic illégal pour vider les Kurdes de leur territoire. « Un trajet en
bateau coûte de 3000 à 6000 dollars, plus 600 encore pour l’obtention
du visa dans le cas des Kurdes irakiens, explique-t-il. L’un des dix
bateaux qui font déferler des milliers de réfugiés en Italie s’appelle «
Ararat ». Une référence biblique à l’Exode. Mais cette affaire n’a rien
de sacré, le trafic clandestin remplit au contraire des caisses
mafieuses! ». Une autre thèse voudrait que la Turquie - qui s’est vue
écartée du « club européen » - ait accentué la pression sur l’Europe en
accélérant le rythme des départs des Kurdes : ayant refusé à Ankara une
adhésion proche, l’Union européenne serait ainsi volontairement
déstabilisée...
Toujours est-il que, par la suite, nombreux sont les Kurdes qui
espèrent gagner un autre pays, l’Allemagne ou la Suisse de préférence,
pour y rejoindre des parents. « Pour eux, l’Italie n’est qu’une étape »
confirme Ahmet Yaman. D’ailleurs, dans le dernier rapport du Comité de
contrôle sur l’application des accords de Schengen, Piero Fasino, le
sous-secrétaire aux affaires extérieures, attire l’attention sur « les
implications internationales » des flux migratoires. Leur trajectoire
part de Turquie, passe par l’Italie « considérée comme un pays de
transit », avant de rejoindre les Pays-Bas, la France, et l’Allemagne
bien sûr, où d’importantes communautés sont implantées. Il y a quand
même des Kurdes qui aimeraient bien rester en Italie, comme Mehmet par
exemple. « C’est difficile », explique-t-il. « Même si les Italiens
donnent assez facilement « des papiers », ils ne prévoient rien : ni
couverture sociale, ni logement, ni assistance sanitaire. »
Entre raison et sentiments
Même s’il est pour l’instant moins important qu’en Allemagne, en France
ou en Grande-Bretagne, le nombre des immigrants a considérablement
augmenté ces deux dernières années en Italie. En février 1998, selon
l’association Caritas, on comptait 1 240 000 immigrants légaux, et 248
000 clandestins. Certains journaux italiens prétendent toutefois que le
nombre de clandestins pourrait atteindre 400-500 000, un hebdomadaire
britannique a même parlé de 5 millions... Pays d’émigration pendant des
décennies, l’Italie s’est en tout cas retrouvée bien démunie quand il
lui a fallu faire face aux dernières vagues d’immigration : qui
accueillir? comment ? pour quel avenir?...
Entre Méditerranée et mer adriatique, l’Italie doit surveiller à elle
seule 8 000 km de côtes maritimes. Cruelle coïncidence, le problème
kurde a explosé au moment même où le pays devait prouver sa bonne foi
aux autres Etats européens. Entrée officiellement dans l’espace Schengen
le 26 octobre 1997, l’Italie abolira en effet totalement ses frontières
terrestres et portuaires avec ses partenaires à compter du 31 mars
prochain. A cette date, ses frontières nationales deviendront donc des
frontières extérieures de l’Europe. « Après notre entrée dans Schengen,
la mesure la plus importante a consisté à renforcer leur contrôle. On a
augmenté les effectifs et informatisé les postes de garde » déclare
Fabio Evangelisti, un parlementaire du Parti démocratique de gauche.
Mais comment concilier à la fois le respect des Droits de l’Homme, une
tradition chrétienne de compassion envers les immigrés et les exigences
de l’Union Européenne? Fin 1997, quand le gouvernement italien a pris la
décision d’accorder l’asile politique à 1500 Kurdes, il a été vivement
critiqué par ses partenaires, soucieux de ne pas se laisser « envahir »
par ces populations. Prenant conscience des implications de Schengen, le
ministre de l’intérieur, Giorgio Napolitano, a reculé : l’asile ne sera
plus accordé que sur demande expresse, et accordé au cas par cas.
problème ou richesse ?
Les candidats à l’exil abordant les côtes des Pouilles ou de Calabre
sont un lourd fardeau pour ces régions déjà pauvres. Souvent, dans le
discours des politiciens, les immigrés sont pris comme boucs émissaires
du chômage, beaucoup plus élevé au sud qu’au nord du pays. Chiffres à
l’appui, Caritas prouve pourtant que les immigrants sont moins nombreux
dans le centre et le sud de l’Italie (42 %) qu’au nord (51 %). Il est
vrai, sans comptabiliser les clandestins... En tout cas,
paradoxalement, les populations locales sont prêtes, elles, à
accueillir les nouveaux venus. « A Badolato, en Calabre, les habitants
ont hébergé 200 Kurdes, qui seraient heureux de se construire un avenir
là-bas » se réjouit Dino Frisullo, de Senza Confine. « Sans l’appui des
immigrants, de nombreuses activités ne pourraient pas se dérouler :
agriculture, construction, travail familial... » renchérit Fabio
Evangelisti, parlementaire de gauche.
Existe-t-il un risque de tension politique? « La question de
l’immigration divise la classe politique, mais n’a jamais représenté un
danger » poursuit Fabio Evangelisti. « D’un côté, les communistes et les
verts veulent accepter et garder tout le monde. De l’autre, l’Alliance
Nationale et les séparatistes de la Ligue Lombarde voudraient que les
illégaux soient condamnés pour infraction pénale. » Dino Frisullo pense,
lui, qu’« en Italie, on a peur des fantômes. Ce sont surtout les régions
les plus « stériles » qui sont les plus critiques face aux immigrants.
Mais dès qu’on commence à les connaître, on les accepte. »
« Si elle était contrôlée, l’immigration pourrait constituer non un
problème, mais une richesse » résume Fabio Evangelisti, du Parti
démocratique de gauche. Adoptée par le Parlement le 20 février dernier,
la loi sur l’immigration vise donc à planifier et contrôler chaque année
les flux migratoires. D’après la presse, elle durcit les conditions
d’entrée pour les clandestins et donne plus de droits aux immigrants
légaux. Le représentant de ERNK, lui, ne cache pas son mécontentement :
arguant du fait que cette nouvelle loi augmentera les pouvoirs de la
police des frontières, il craint de voir l’Italie se transformer en
forteresse. Pourtant, la loi sur l’immigration ne concerne pas les
Kurdes. Leur statut sera réglé par une loi sur l’asile, toujours en
discussion au Sénat.
En Europe, où les accords de Schengen ont instauré une libre
circulation des personnes, chacun s’accorde à penser que l’afflux de
Kurdes constitue un véritable casse-tête. Mais pour l’instant, le seul
Etat qui ait demandé à bloquer leur passage, c’est l’Italie. Une Italie
montrée du doigt, mais qui aimerait bien que ses partenaires lui donnent
un coup de main. Malheureusement, pour l’instant, le contrôle des
frontières échappe à la compétence de l’Union européenne dans son
ensemble, il reste du ressort de chaque Etat. Faute de politique
commune, la coopération entre polices s’avère insuffisante. Une gestion
européenne de l’immigration reste à inventer.
Livia Saplacan
en Italie